ALEXEY TITARENKO : le temps de l’émotion

Né en 1962 à Saint-Pétersbourg et vivant à New York, ce photographe saisit le temps.  L’émotion d’une silhouette furtive ou le flot d’une foule soulignent la fissure entre le passé et le présent. Trait d’union entre deux périodes : celle de « la chute du mur » et celle du temps d’après. Titarenko fixe les réminiscences de la condition humaine. La qualité artistique et la sensibilité de l’auteur ajoutent à l’émotion des lieux, nous rappellent la peine des gens et suscitent l’empathie ; écho irréductible d’un passé douloureux.

L’histoire sociale et politique mais aussi les souvenirs de l’enfant qu’il était à la période soviétique se lisent dans ses photographies. Titarenko témoigne du passage d’une époque à une autre par le prisme de sa ville : Saint-Pétersbourg. Les changements, les catastrophes et les tragédies humaines sont évoqués avec poésie. Le surgissement du passé nous plonge dans la réalité d’aujourd’hui ; ces gens doivent-ils encore souffrir ? Ainsi, il met à l’honneur l’anonymat de la foule et ceux qui n’ont plus de mot, ni de larme.

L’appareil 6×6 est sur pied. Il le déplace sur le trottoir tel un balai insolite qui tenterait de ramasser les poussières d’une histoire disparue et quelques fragments d’humanité. La vieille femme qu’il suit du regard marche-t-elle dans une rue des années soixante sous l’emprise du « rideau de fer » ? C’est aujourd’hui mais encore hier. Et la misère qui traque toujours les plus démunis… Titarenko, par sa sensibilité, honore ces ombres témoins de tragédies silencieuses qu’il n’oublie pas. Il n’est pas chasseur de misère mais offre son regard à ceux que l’on a oubliés, transparents et discrets qu’ils sont. Pas de honte, ni de misérabilisme ; nous ne sommes pas dans le spectacle. Les images de Titarenko sont légères et en mouvement car le sujet est vivant. Parfois, la lumière happée par un mouvement de l’appareil se fait l’écrin du sujet.

Le soin apporté à la réalisation de chaque photographie nous confirme que le hasard n’a pas sa place. Pas de « mitraillage » avec la technique argentique utilisée. De retour au laboratoire, il faut attendre le développement du négatif pour savoir si l’image convient à l’expression de l’auteur. Si non, la prise de vue sera refaite autant de fois que nécessaire. C’est alors que le tirage peut être réalisé : légère surexposition sous l’agrandisseur et développement dense de l’épreuve. Mais le travail ne s’arrête pas là. C’est au pinceau, trempé dans le ferricyanure de potassium, qu’il va faire surgir son sujet d’un halo de lumière. Un détail de l’image (page blanche, reflet,…) sera travaillé de manière identique pour que l’objet, se détachant du motif, devienne symbole.

Si la création artistique consiste à rendre ses idées et ses émotions visibles pour les autres, comme le dit Titarenko, il apparaît qu’au détour d’une ballade, le photographe se fait l’aimant, le capteur d’une émotion discrète et insaisissable pour celui qui ne sait pas ou ne veut pas voir. Les yeux du photographe sont baissés devant le sujet qu’il cadre sur le verre dépoli de son appareil. Même lorsqu’il arpente les rues de la ville, son regard ne va pas très loin ; son intuition et la mémoire des lieux le guident.

De l’île industrielle (rue numéro 24) où il est né, il a gardé cet attachement aux cours intérieures avec les peines retenues noblement par les plus modestes : travailleurs allant et venant du matin au soir. L’enfant qu’il était alors a enregistré les émotions qui nourrissent, aujourd’hui, son œuvre. Car chaque image est un écho du passé, un silence, une douleur. Il témoigne de tout cela : la chape de plomb, la peur. Mais l’enfant qu’il semble être encore – visage rond et  mèches longues- se souvient des joies qui nourrissent l’espoir. Car l’espoir, aussi, affleure aux images de Titarenko. Il agit par nécessité : le cri du silence après la peur, l’abandon. Les souvenirs d’enfance ressurgissent comme pour libérer les gens et les âmes.

Dans l’œuvre de ce photographe, la sincérité est absolue car nourrie de littérature. Dans la petite pièce familiale de l’appartement communautaire, il se réveillait, tout jeune, avec un livre en main. Le procédé permettait à ses parents de dormir un peu plus tard. Les livres des plus grands auteurs ne l’ont pas formaté mais ont produit, en lui, un imaginaire considérable. Après la lecture, une promenade aventureuse et « romantique » ; il n’a que huit à dix ans et ses parents lui offrent un appareil photo : un « Gomz-Komsomolets » des années 40, ancêtre du fameux « Lubitel » par lequel Titarenko commencera puis ne cessera plus de photographier au format 6 x 6 cm. Nous savons que tout vient des graines semées à l’enfance. Certains artistes ont dû, par de grands efforts, la retrouver. Lui, ne l’a pas quittée.

Des enfants jouent dans la neige. Une branche tendue au premier plan présente un gant perdu. Retrouvera t-il la main qu’il réchauffera ? L’eau, la glace et les canaux de Saint-Pétersbourg conservent l’esprit du lieu. Il s’emploie à le saisir. Tel Dostoïevski dans « Crime et châtiment », il dévoile les crimes cachés et les souffrances ensevelies. Le format carré des images ajoute en humanité ; une fenêtre vous est ouverte pour aller y chercher le sujet. Le blanc et le noir jouent avec la lumière qui semble venir des personnages. Ils irradient. L’étrangeté et la rêverie sont permises.

Dans sa suite « La Nomenclature des signes » (années 90) Titarenko a aussi photographié des fragments d’affiches, des objets insolites de la rue qui semblent dialoguer. Cela fait sens. Il dénonce le pouvoir et  la Nomenklatura. Sujet politique pour des images qui semblent être collages et montages. Traces d’un passé déjà révolu d’un pouvoir qui s’effondre. C’est comme pendant la guerre : l’appareil posé sur pied enregistre, en pause lente, les files d’attentes à l’entrée du métro ou des magasins. La foule est floue, les silhouettes se confondent, les individus disparaissent dans la foule. Le silence… Mais la 13ème symphonie de Chostakovitch retentit ; une marée humaine. Les gens deviennent des ombres fugitives en attendant des jours meilleurs.

Les images n’ont plus de temps, hors du temps. Aériennes et brumeuses parfois, les images sont bougées par un déplacement de l’appareil à l’obturateur ouvert. Le flou zèbre de lumière les sujets en mouvement : atmosphère de Saint-Pétersbourg, territoire de l’artiste. Mais aussi, citation cinématographique : la scène du landau dans le film « Le cuirassé Potemkine » (de Sergueï Eisenstein et Grigori Aleksandrov, sorti en 1925), évocation du drame 1905 annonciateur de la révolution d’Octobre. Nous y retrouvons le bougé du premier plan, le mouvement de la foule, le vignettage en halo d’une image d’époque. Le landau dévale les escaliers d’Odessa parmi les corps assoupis par le massacre. Silence et symphonie, encore. Titarenko a étudié le cinéma et la photographie avant d’obtenir, en 1983, son diplôme de maîtrise en beaux-arts du département de cinéma et de photographie à l’Institut de la Culture de Leningrad puis de se décider pour le silence des images fixes. Cependant, il en a gardé l’idée du mouvement et de la séquence. Ainsi, il fait doublement œuvre de mémoire : tant pour un passé qu’il ne veut pas oublier et le présent dont il témoigne que par des citations qui resteront gravées, à tout jamais.

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Il me montre son studio à New York. Il en est fier. Il sort son matériel de la sacoche, me montre son agrandisseur. Une pièce, rien que pour lui. Une chambre intime : la chambre noire. Combien de passants ne seront pas vus par Titarenko ? Peu importe. Tous ceux qu’il va photographier encore, à Saint-Pétersbourg, à Venise ou ailleurs, témoigneront. Que ce soit pour l’instant de captation et sa longue pause de prise de vue, que pour le temps passé qui ressurgit et l’aspect intemporel -voire universel- de ses photographies, le temps de l’émotion nous est offert par Titarenko.

Olivier Delhoume

Genève, mai 2011

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